Pourquoi relire les classiques à 40 ans n’a rien à voir avec les lire à 20 ans ?

Il y a quelques semaines, j’ai rouvert Les Misérables. Pas pour une bonne raison particulière comme un cours à préparer ou une liste à cocher. Juste parce que le livre était là, sur l’étagère, et que j’en avais envie. Je l’avais lu une première fois à dix-neuf ans, en dilettante pressée, convaincue d’en avoir tiré l’essentiel. Cette fois, j’ai mis trois fois plus longtemps à tourner les pages. Non pas parce que le texte était difficile, mais parce qu’il y avait trop à retenir.

Le même texte, un autre lecteur

C’est le paradoxe des grands livres : ils ne changent pas, mais on ne les lit jamais deux fois de la même façon. À vingt ans, on traverse les classiques avec une certaine impatience. On cherche l’intrigue, les personnages, la résolution. On veut savoir comment ça finit. Ce que Stendhal, Flaubert ou Dostoïevski cherchaient vraiment à dire sur la nature humaine, sur l’ambition, sur le temps qui passe, on le perçoit, mais de loin, comme un décor qu’on ne prend pas la peine de détailler.

À quarante ans, quelque chose a changé. On a vécu des choses : des déceptions, des choix qui s’avèrent durables, des retournements qu’on n’avait pas anticipés. Et tout à coup, certaines phrases résonnent autrement. Jean Valjean n’est plus un personnage de fiction un peu démesuré : il devient une réflexion sur ce qu’un homme peut porter et sur ce qui, malgré tout, le construit. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est simplement qu’on a enfin les outils pour lire ce qui était déjà écrit.

Ce que l’expérience fait à la lecture

Les chercheurs en psychologie de la lecture parlent de « lecture incarnée » : notre compréhension d’un texte est filtrée par notre vécu, nos émotions, notre mémoire corporelle et affective. Plus l’expérience est riche, plus la lecture est dense. Ce n’est pas qu’on lit mieux à quarante ans : on lit différemment. Avec davantage de couches.

Je me souviens d’avoir trouvé Emma Bovary insupportable à l’université. Naïve, capricieuse, incapable de se satisfaire de ce qu’elle avait. Aujourd’hui, je la lis avec une forme d’indulgence que je n’aurais pas cru possible à l’époque. Non pas que je cautionne ses choix mais je comprends mieux l’ennui profond qui les motive, cette façon de confondre le désir de vivre avec l’attente d’une autre vie. Flaubert n’a pas changé. C’est moi qui ai changé.

Relire les classiques à l’âge adulte, c’est aussi apprendre à ralentir. On n’est plus en train de « faire » de la littérature. On n’a plus de contrôle à rendre, plus de fiche de lecture à remplir. Cette liberté change tout. On peut s’arrêter sur une phrase, la retourner, décider qu’elle dit quelque chose d’exact sur la vie. On peut sauter un chapitre qui ne nous intéresse plus, ou au contraire relire le même passage trois fois parce qu’il touche juste.

Il y a aussi quelque chose de rassurant dans la permanence des grands textes. Dans un monde qui produit du contenu à une vitesse vertigineuse, rouvrir un livre écrit il y a cent cinquante ans et y trouver une vérité encore valide, c’est une petite victoire tranquille. Italo Calvino, dans son essai Pourquoi lire les classiques, le formulait autrement : un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire. C’est peut-être la définition la plus juste que j’aie lue sur le sujet.

Et si on commençait par le commencement ?

Si l’idée de reprendre les classiques vous intimide un peu — trop longs, trop lourds, trop scolaires — il n’y a pas de méthode obligatoire. On peut commencer par un texte court. Les nouvelles de Maupassant, les pièces de Tchekhov, les lettres de Madame de Sévigné. On peut reprendre un livre qu’on a lu sans le lire, à seize ans, en se disant qu’on verra bien ce qu’il reste. Souvent, la surprise est au rendez-vous.

Pour ma part, après Hugo, je pense reprendre L’Éducation sentimentale. Je l’avais trouvé ennuyeux à vingt ans. C’est probablement bon signe.