Il y a des étés où j’emporte trop de livres. Comme si trois semaines suffisaient à rattraper les mois où j’avais à peine eu le temps de lire vingt pages d’affilée. La pile s’effondre dans la valise, je finis par en laisser deux sur l’étagère, et j’arrive quand même avec plus de livres qu’il n’en faut. Ce n’est pas une mauvaise habitude. Mais depuis quelque temps, je m’interroge sur ce qui change réellement quand on lit pendant les vacances, par rapport au reste de l’année.
Lire en vacances, une autre qualité d’attention
En temps ordinaire, la lecture se glisse dans les interstices. Le soir avant de dormir, vingt minutes dans un café, parfois dans les transports si le livre tient bien dans la poche. On lit par morceaux, souvent un peu fatigué, avec la liste des choses à faire quelque part en arrière-plan. On avance quand même, mais on avance en morceaux.
En vacances, quelque chose se dépose. Le cerveau, libéré de la pression du quotidien, fonctionne autrement. Ce n’est pas de la paresse : c’est une autre façon d’être disponible. On peut lire deux heures d’un trait sans regarder l’heure. On retient mieux les noms des personnages, on suit les fils narratifs sans avoir besoin de revenir en arrière. Il y a une fluidité dans la lecture qu’on n’a pas toujours en semaine, et qui tient, au moins en partie, à cet état de repos plus profond dans lequel on se trouve.
Les neurosciences confirment quelque chose d’intuitivement connu : lire de façon attentive et concentrée renforce les connexions neuronales, améliore la mémoire et la concentration. Mais cela suppose une lecture vraiment immersive, pas fragmentée. Les vacances créent précisément les conditions de cette immersion.
Le plaisir de lire sans la performance
Il y a une chose que je remarque chaque année : en vacances, je lis des livres que j’aurais peut-être repoussés le reste du temps parce qu’ils me semblaient trop longs, trop denses ou pas assez urgents. Pas parce que j’ai soudainement plus de courage littéraire, mais parce que la notion de « temps raisonnable à consacrer à un livre » disparaît complètement.
On n’optimise plus. On lit lentement si l’envie en est là, on relit un passage qui nous a frappé. Cette liberté-là change la façon dont on vit le livre. Ce n’est plus une tâche dans une liste, c’est une expérience.
J’avais parlé de cette sensation en réfléchissant à la relecture des classiques : on lit vraiment autrement quand on n’a plus de contrôle à rendre. Les vacances produisent le même effet, mais pour n’importe quel genre. Le polar qu’on dévore en une journée, l’essai qu’on picore selon l’humeur, le roman qu’on pose et qu’on reprend sans perdre le fil. Tout ça, c’est de la lecture qui compte.
La question du nombre de livres à lire
Chaque été, on voit passer des listes comme « les dix livres à lire cet été » ou « ma sélection lecture de juillet » et, avec elles, une espèce de pression silencieuse. Combien faut-il en lire pour que les vacances soient réussies ? Un ? Cinq ? Dix ?
La réponse honnête est que ça n’a aucune importance. Un seul livre vraiment lu, vraiment habité, vaut bien mieux que cinq traversés en diagonale pour tenir un comptage. J’ai des étés où j’ai lu trois livres et des étés où j’en ai lu douze. Les souvenirs les plus vivaces ne sont pas forcément dans les années à grande quantité. Ils sont dans les livres qui ont trouvé le bon moment.
C’est peut-être ça, finalement, le propre de lire en vacances : la rencontre entre un livre et un état d’esprit particulier. Un peu comme apprendre à ne rien faire : il ne s’agit pas d’absence d’activité, mais d’une présence différente à ce qu’on fait.
Vacances ou pas, le reste de l’année existe aussi
Il y a une limite à cet éloge des vacances comme moment idéal pour lire : si on attend les vacances pour lire, on lit peu. Deux ou trois semaines par an, même bien utilisées, ne compensent pas onze mois de lecture fragmentée.
Les vacances nous rappellent quel genre de lecteur on peut être quand les conditions sont réunies. Et cette image-là peut servir de boussole pour le reste et nous conduire à se lever dix minutes plus tôt ou à poser pose le téléphone plus tôt le soir. Pas pour « lire plus », mais pour retrouver cette qualité d’attention qu’on a eu pendant quelques semaines et qu’on aurait tort de laisser uniquement aux mois d’été.

Je m’appelle Mélaine Lecardonnel. Juriste de formation, reconvertie dans la rédaction et le digital en 2012, je construis des projets web depuis bientôt 15 ans. Basée à Nîmes depuis quelques mois, j’ai choisi de créer un site plus personnel en parallèle de mes missions pour mes clients et de mes projets professionnels pour ma société. C’est un espace pour écrire autrement, sans contrainte algorithmiques, sur des sujets qui ont plus de place dans nos vies qu’on ne le croit.